28/11/2016

Sandy Ding, Psychoecho

« C’est comme regarder le lac pour toujours » 


Prisms
Dans l’entretien réalisé par Anna Charrière et disponible avec le DVD de Psychoecho, Ding ne cesse de se référer à la magie, comparant le processus filmique à de la sorcellerie, et ses films à des initiations.  C’est peut être pourquoi il est si difficile de parler des films de Sandy Ding tant ils semblent se placer sur un territoire parallèle et hors de prise.
Dans La sorcière Jules Michelet écrit à propos des anciens dieux païens tombés en désuétude à l’époque chrétienne : « Ces esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le regrettent et sont avides de lumière » : les films de Ding sont peut-être le refuge de ces esprits dont parle l’historien, tout comme le cinéaste s’est lui-même exilé du jour dans la chambre noire pour développer ses films. Chacun des plans des cinq films de Psychoecho témoigne de cette tension entre ombre et lumière, que ce soit les lueurs du soleil qui filtrent à travers les arbres au début de Mancoon, les diffractions lumineuses de Prism,  les étranges linéaments fluorescents qui strient la surface du lac dans Water Spell et même l’utilisation du flicker dans Dream Enclosure,  l’ombre est tant avide de lumière qu’elle manquerait presque de l’avaler.  
Mancoon
Si les films de Ding ont trait à la sorcellerie, c’est aussi dans leur rapport au spectateur. De la sensualité que dégagent certaines images naît une soumission. C’est que les films plongent celui qui les regarde dans un nouvel état d’intensité, comme si c’était en persévérant à les regarder que les images se révélaient pour de bon, à l’exemple de la première séquence de Dream enclosure qui ne laisse pas immédiatement apparaître le lézard dans l’amas de feuilles mortes et de pierres. « C’est comme regarder le lac pour toujours » explique Sandy Ding dans son entretien : Ding traite de la durée comme il travaille la lumière, par diffractions et trouées. Tout s’accorde, de la bande son (sublimes expérimentations noise auxquelles participe lui-même Sandy Ding) au montage, à altérer le rythme corporel du spectateur, à créer des interstices mentaux par où les esprits qui peuplent ses films peuvent se glisser pour nous habiter.

Waterspell
Sandy  Ding, Psychoecho  

"It is like looking at the lake forever."


In his interview with Anna Charrière featured in the booklet accompanying the DVD Psychoecho, Sandy Ding makes repeated references to magic, often comparing the filmic process to witchcraft and his own films to initiation rituals. This may be why it is so difficult to speak about Sandy Ding’s films.  They seem to be located on a parallel territory, outside the control of the rules governing this world. 
The Radio Wave Beneath the Dirt Ice and Flowers

In his book La sorciere: The Witch of the Middle Ages, Jules Michelet writes about the ancient pagan gods that were much forgotten during the Christian era: ”Those spirits who only appear at night, exiled from the day, regret it and are longing for light.”  Ding’s films can be seen as a refuge for these spirits and bear witness to the filmmaker’s own process of exiling himself from daylight in the darkroom where he has spent so many hours developing his films. Each shot of the five films composing Psychoecho reveal this very tension between light and shadow, whether it is in the flashes filtering through the forest in Mancoon, the diffractions of light in Prism, the mysterious green lines rippling over the surface of the lake in Waterspell, or even the flicker effects Ding makes of use of throughout Dream enclosure. The shadows are so eager to encounter the light that they seem to want to swallow it.

Dream Enclosure
The witchcraft of Sandy Ding’s films is also evident in the way they affect the viewer.  The sensuality conveyed in the images at times engenders a feeling of submission.  Indeed, the films put the viewer under a spell, as if the mystery the shots propose will only fully reveal itself if the viewer can keep their eyes fixed unblinkingly on the screen. Just like in the first sequence of Dream Enclosure, when the lizard does not appear immediately among the cluster of dead leaves and pebbles.  “It is like looking at a lake forever,” explains Sandy Ding in his interview.

Ding deals with time as he does with light, creating leaks and diffractions. From his sound accompanying his films (sublimely-conceived noise experimentations) to the editing techniques used, everything in Sandy Ding’s work is made to distort the viewer’s natural body rhythms in order to create mental interstices whereby those spirits that inhabit his films can slip in and possess us. 
Sandy Ding est un cinéaste expérimental qui vit et travaille à Beijing. Diplômé de la CalArts Films School, il enseigne à l'Académie des beaux-arts de Chine depuis 2008. Il a produits plusieurs films psychoactifs avec l'idée d'introduire un processus rituel dans la projection et le son. Il s'intéresse également aux performances live, aux installations et à la musique bruitiste comme moyens d'élargir la notion de film expérimental.

Sandy Ding is an experimental filmmaker who lives and works in Beijing China.  He graduated from CalArts Film School and started teaching in China Central Academy of Fine Arts since 2008. He produced several psycho-active films with the idea of combining ritual process in projection and sound. he is equally interested in live performances, installations and live noise music to extend the idea of experimental film. 

28/10/2016

Boris Lehman : Mes sept lieux / Histoire de ma vie racontée par mes photographies

…Continuation de la tendresse
Boris Lehman posant avec une statue de lui
réalisé par un ami dans Mes sept lieux 
Mes sept lieux (2015) et Histoire de ma vie racontée par mes photographies (2016) tournés respectivement entre 1999 et 2010 pour l’un et 1994 et 2002 pour le second sont la continuation d’un geste auto-ciné-biographique commencé en 1983 avec Babel, Lettre à mes amis restés en Belgique.
déménagement de la table de montage dans Mes sept lieux
Là encore et comme toujours au centre des deux films le corps et la voix du cinéaste, et pourtant il s’agit à chaque fois de films tournés vers les autres, qui se déploient toujours et cherchent à s’étendre, à atteindre l’autre où il se trouve.  Boris Lehman n’aime pas les murs, ses films ne se laissent jamais enfermer dans la case trop commode d’un cinéma narcissique, et c’est d’ailleurs une expulsion qui inaugure Mes sept lieux et engendre l’errance de Boris dans les quelques 320 minutes et 10 bobines du film. Mais cette errance n’est pas vraiment solitaire, c’est bien plus une occasion de rendre visite ici et là,  dans la ville et à la campagne, à des amis tantôt présents tantôt absents. On pourrait ainsi dire que Mes Sept lieux dessine une cartographie de l’amitié à travers le vagabondage de Boris ; c’est comme cela qu’on peut réussir à faire de la ville (Bruxelles « incarnation du désespoir » dit une amie de Boris dans Histoire de ma vie… )  un territoire ami.  Filmer sa vie, c’est évidemment pour Boris Lehman une manière de faire rempart à la solitude et de pouvoir dire, comme dans la bobine 4 le jour de son 60ème anniversaire « Enfin je ne suis plus seul ».

Boris au milieu de ses amies dans Mes sept lieux
Dans Histoire de ma vie racontée par mes photographies, Boris commence par les photographies de ses amis pour en arriver aux siennes, c’est la trajectoire qu’il emprunte pour se connaître mais c’est aussi une attention portée aux autres que de conserver leurs souvenirs. Et cela sans le surplus de nostalgie qui rendrait l’expérience douloureuse,  c’est pourquoi dans le film Lehman donne la priorité aux visages et à l’émotion qui s’y dévoile plutôt qu’aux photos elles-mêmes. Là encore : célébration de l’amitié, des moments vécus ensemble.  Tel le colporteur de Jérôme Bosch, Boris arpente Bruxelles avec ses bobines et ses albums photos sur le dos (ne dit-il pas lui-même être devenu bossu à force de porter toutes ces bobines) et se rend chez ses amis pour leur donner à voir ces moments passés, « cette histoire de nous » en partage. Un extrait cité dans le livre édité par Yellow Now et compris dans le coffret DVD (disponible ici) en dit long sur cette histoire commune que Boris Lehman cherche à inventer dans Histoire de ma vie racontée par mes photographies : «  Peu de vedettes dans mes photos. Gloire aux anonymes, aux amis de l’ombre, ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Les photos disent le temps et l’âge, l’histoire des couples qui se font et se défont. Répétitions, leitmotivs, lieux communs. Souvenirs. »
Histoire de ma vie racontée
par mes photographies

…A continuation of tenderness
Mes sept lieux (2015) and Histoire de ma vie racontée par mes photographies (2016) shot between 1999-2010 and 1994-2002 respectively, are the continuation of an auto-cine-biographic gesture started in 1983 with Babel, Lettre à mes amis restés en Belgique.

Once again, Boris Lehman’s body and voice stand at the center of these two films, however these elements are turned outwards to engage others, unfolding, extending and trying to reach the viewer wherever they are.  Lehman dislikes the confinement of walls around him, his films cannot be locked under the all-too convenient label of “narcissistic cinema.”  Indeed, it is a forced eviction from a living space that opens Mes sept lieux and begins the 320 minutes of his wanderings, all captured on 10 reels of film.  It is not really a lonesome wandering, but rather an unexpected occasion to visit friends here and there; in the city, in the countryside, at his friend’s homes sometimes when they are there and sometimes when they are not. One could say that Mes sept lieux draws a map of friendship through Boris’ vagaries, and it is the only way he can turn the city of Brussels (described as the “embodiment of despair” by a friend of Boris in Histoire de ma vie…) into friendly territory. Filming his life is the way Boris Lehman struggles against loneliness and leaves him finally able to say : “At least, I’m not alone anymore,” in reel 4 during his 60th birthday party.
Boris in L'imaginaire at Bruxelles, Mes sept lieux 
Histoire de ma vie racontée par mes photographies 
 In Histoire de ma vie racontée par mes photographies, Boris begins by sharing with us photographs of his friends and ends up with him showing us a picture of himself.  We follow the trajectory he takes in not only getting to know himself better, but in collecting the memories by paying special attention to others, without an excess of nostalgia that would spoil the experience.   This may be why Boris prefers to film faces and emotions and put them on-screen rather than simply shooting the photographs themselves. Again, he prefers to celebrate friendship and happy times together. Like the streetpeddler painted by Jerome Bosch,  Boris walks the streets of Brussels with his film reels and heavy photo albums on his back (didn’t he himself say that he’d end up hunchbacked from having to lug his films around all the time?) and shows up at his friend’s homes so he can show them the images from their past and share the “story of us.” An excerpt from the book edited by Editions Yellow Now, which is included in the DVD boxset (available here) says a lot on this common history that Boris Lehman created in Histoire de ma vie racontée par mes photographies : “ Not many celebrities in my photos. Glory to the anonymous, to friends in the shadows, always the same people returning every time; Photos can tell the time and age, the story of couples forming and then breaking up. Repetitions, leitmotivs, common places. Memories.”



Histoire de ma vie racontée par mes photographies




Histoire de ma vie racontée par mes photographies - Boris Lehman (trailer) from RE:VOIR on Vimeo.

25/10/2016

Studio één : Experimental films from the Low Lands

C’est en 1990 que Karel Doing alors étudiant, décidera de créer le Studio één.L’histoire des avant-gardes artistiques, mais aussi des mouvements « underground » et de la contre-culture, semble achevée. L’essor de la vidéo et notamment son utilisation en école vient concurrencer l'utilisation du Super8.  En opposition à ces nouvelles techniques, Karel Doing et ses deux camarades de l’École des Beaux-Arts d’Arnham, Saskia Fransen et Djana Mileta, vont penser un lieu, promouvoir l’invention du savoir faire et du DIY (Do it Yourself) avec  au départ l’utilisation majeure du Super8.
Joost Rekveld #2 
Dans ce contexte particulier de changement d’époque le Studio één voit alors le jour. Véritable espace de travail, Karel Doing, Djana Mileta et Saskia Fransen le développent grâce à un réseau de festivals, galeries et autres « workspaces ». Ils achètent des tireuses à un laboratoire professionnel qui était en train de fermer et apprennent seuls, par nécessité, à réaliser le traitement chimique. Le Studio één ne tarde pas à se faire connaître et accueille nombre d’artistes qui viennent se retrouver, travailler, échanger autour de l’utilisation du Super 8, du 16 mm mais aussi expérimenter les diverses formes narratives et sonores. Certains auront d’ailleurs en parallèle une carrière musicale comme Joost Rekveld.
Après 7 années à Arnhem, Studio één déménage à Rotterdam où il connaitra un certain succès qui incitera nombre d’artistes à créer leurs propres laboratoires, lieux de recherche et de pratique sur le cinéma expérimental. 

Le Studio één n’existe plus mais le laboratoire continu son activité à Rotterdam sous le nom de Filmwerkplaats ayant pour fonctions principales la recherche de nouvelles expérimentations et créations filmiques tout en promouvant les films des artistes membres ainsi que d’artistes invités.

Cette édition DVD (disponible ici) réunit une sélection de réalisateurs néerlandais qui ont joué un rôle décisif dans les débuts du Studio één de 1992 à 1996.
Frank Bruinsma Herst
"​Quand j’ai découvert l’existence du Studio één, je n’en revenais tout bonnement pas qu’il puisse exister un endroit pareil - et d’ailleurs c’est amusant parce qu’il arrive que des gens me fasse​nt​ la même remarque au sujet de mon labo. À mon arrivée à Arnhem, je me suis dit: c’est fantastique, partout ailleurs ils n’ont plus que des ordinateurs, mais ici ils ont conservé toutes les anciennes machines. C’est vite devenu un objectif pour moi: j’ai su instantanément qu’après mes études, j’aurais envie de continuer à travailler avec des méthodes similaires.​"​ Frank Bruinsma

"​J’ai appris à traiter les films à Louvain en 1994, à l’occasion d’un atelier, et c’est comme cela que je suis rentré​e​ en contact avec le Studio één. C’est là, aussi, que j’ai rencontré d’autres cinéastes qui travaillaient d’une façon similaire. Cela a été une période très enrichissante de ma vie. Ça a compté beaucoup qu’il y ait tout un groupe réuni par le même rapport au film.​" Barbara Meter


STUDIO EEN - Experimental films from the lowlands DVD (video teaser) from RE:VOIR on Vimeo.

In 1990, as a student, Karel Doing decided to create Studio één.  Many artistic, avant-garde, underground movements and counterculture movements seemed to be over. The rise of video and its academic use began to compete with Super8. To work against the decline of the Super 8 format and techniques, Karel Doing and two of his friends (Saskia Fransen and Djana Mileta) from the art school in Arnham, started to think about creating a new space and promoting the invention of DIY techniques for filming and processing Super8 films.
Marc Geerards Don't move
In this particular context, Studio één was launched. Conceived as a actual workspace, Karel Doing, Djana Mileta and Saskia Fransen, began by establishing it within a large network of festivals, galleries and other workspaces. They bought optical printers from a professional laboratory that was set to shut down and started to learn by themselves, out of necessity, how to process film. It wasn't long before Studio één became well-known in DIY film circles and began to host various artists who come to meet each other, not only to exchange ideas and work together on the use of Super8 or 16mm, but also to experiment with diverse narrative and sound forms.  
Some members, Joost Rekveld for example, chose to pursue a career as a musician as well as a filmmaker. After 7 years in Arnhem, Studio één moved to Rotterdam where it continued to thrive. It became a model for many artists in creating their own laboratories, research centers and studios dedicated to experimental cinema.
Ania Rachmat Haar
 Studio één no longer exists, but the laboratory itself continues in Rotterdam under the name of Filmwerkplaats by being involved in new experimentations in filmic creation while promoting the works of members and invited artists. 
"When I found out about Studio één I was really surprised that it existed- it is actually quite funny because sometimes people visit my lab and say the same thing. When I arrived in Arnhem, I had that exact same feeling: this is fantastic, everywhere they have computers, but here they kept all the vintage machines. I considered that as something I wanted to realize for myself."  Frank Bruinsma

"I learned to process film in Leuven, during a workshop in 1994, that's how I got into contact with Studio éen. That is where I met other filmmakers who work in a similar way. It was a very fruitful time for me. It was very important that there was a group that engaged with film in a similar way." Barbara Meters 

DVD Studio Een Re:voir