05/02/2018

Signature/rencontre Ado Arrietta


De passage à Paris, le cinéaste espagnol Ado Arrietta viendra chez Re:Voir le jeudi 8 février pour signer ses DVD ainsi que le livre qu'il a illustré en 2016, THE THING, le livre qu'il a illustré en 2016 avec des photos d'Albert Monis et un texte original d'Enrique Vila-Matas.


You are invited to meet the Spanish filmmaker Ado Arrietta on the occasion of a signature in our shop on Thurday Feb 8 at 6pm. He will sign his DVDs and the book he illustrated in 2016, "The Thing" a book he illustrated with photos by Albert Monis and an original text by Enrique Vila-Matas.

Meet ADO ARRIETTA
Jeudi 8 février 18h - 20h
Re:Voir / The Film Gallery
43 rue du Faubourg Saint Martin, 75010 Paris
métro Chateau d'eau / Strasbourg-St-Denis
Tel : 09.54.225.111

Ado Arrietta est considéré l'un des pionniers de cinéma indépendant. En France dans les années 1960 il a tourné avec Jean Marais, Jean Eustache, les Gazolines, Françoise Lebrun. Il est revenu au cinéma après une pause de 25 ans depuis son long-métrage Merlin avec Belle Dormant (2016). On est heureux d'apprendre qu'il prépare un nouveau film.
Ado Arrietta is considered a pioneer of independent cinema. First a painter, he lived in France in the 1960s and became a filmmaker, working with Jean Marais, Jean Eustache, les Gazolines, Françoise Lebrun and others. 25 years since his feature Merlin, he returned in 2016 with Sleeping Beauty. We are happy to learn that he is working on a new film.

Ado Arrietta à la boutique de Re:Voir
https://re-voir.com/shop/fr/116-adolfo-arrietta

ADO ARRIETTA filmography

    1965 : Le Crime de la toupie (El crimen de la pirindola)
    1966 : L'Imitation de l'ange (La imitación del ángel)
    1969 : Le Jouet criminel
    1972 : Le Château de Pointilly
    1975 : Les Intrigues de Sylvia Couski
    1976 : Tam Tam
    1978 : Flammes (resorti en 2013)
    1983 : Grenouilles
    1989 : Kiki, la gata (épisode de la série télé Delirios de amor)
    1991 : Merlín
    2003 : Eco y Narciso
    2006 : Vacanza permanente
    2008 : Dry martini (bunuelino cocktail)
    2016 : Belle Dormant

05/01/2018

Patrick Bokanowski, '' Un rêve solaire '' - Des éternels commencements



















 « Maître de mon univers ? Je ne peux pas dire ça. Je me demande même si les commencements, lorsqu'on ne maîtrise pas grand-chose, ne sont pas le plus féconds, justement du fait même de ces méconnaissances techniques qui autorisent beaucoup de choses. » 1

...

« Il existe un no man's land peu fréquenté, en marge du cinéma d'animation, du cinéma expérimental et du vidéo-art, dont Patrick Bokanowski est le gardien ... » 2. Le gardien d'un îlot-cinéma dont il s'efforce de cerner les contours sans cesse changeants, et ce depuis plus de quatre décennies avec la minutie et la discrétion d'un artisan d'art. Une filmographie resserrée - une douzaine de films, plusieurs années de tournage pour des formats courts -, mais intensément brute, radicalement et constamment neuve, cherchant toujours à éviter le style et la création formatée. Une filmographie qui à ce jour compte 2 longs métrages : L'Ange (1977-1982) et Un rêve solaire (2015-2016). Nous avions déjà édité L'Ange en VHS : une nouvelle édition DVD/Blu-Ray remastérisée (scan 2K) est prévue pour le 31 janvier. L'événement inaugural de cette nouvelle année 2018 est un double événement, puisque L'Ange sera accompagné d'Un rêve solaire, également en DVD/Blu-Ray.

Le coffret de L'Ange contient deux documentaires sur le tournage du film ainsi qu'un entretien avec Michèle Bokanowski, compositrice et créatrice de musique acoustique, travaillant avec son mari sur la bande-son de tous ses films. Enfin, le visionnage de Un rêve solaire pourra se faire avec un documentaire inédit de Pip Chodorov (2017) sur la création de ce film.





L'Ange dispose déjà d'une littérature critique et théorique, ainsi que d'une programmation assurée et stable. Ce n'est pas le cas pour Un rêve solaire. Ce dernier est en réalité le  '' mixage '' (la combinaison, l'hybridation, le renouvellement ?) de deux moyens métrages précédents : Battements solaires et Un rêve (2008 & 2014). Et pourtant, à peine émergé que Un rêve solaire possède déjà deux courts tubercules : L'indomptable et L'envol (2018, distribués par Light Cone). L'indomptable fut montré une première fois dans une version non mixée (ce qui n’enleva rien au plaisir) lors du colloque international '' Arts filmiques et expérimentations optiques contemporaines '' (12-13 octobre 2017, ENS Louis-Lumière, codirigé par Nicole Brenez, Bidhan Jacobs et Pascal Martin). Colloque durant lequel il faisait figure en matière de singularité : opposé à l'idée que le cinéma se doit de reproduire la réalité, c'est-à-dire nos habitudes de penser et de sentir. Pourtant, chacun-e pense et sent de man(t)ière singulière et singulièrement. Alors, et c'est là l'étonnement constant et la vigueur du travaille exploratoire de Patrick Bokanowski, pourquoi un tel schisme entre les discours scientifiques et ceux physio-psychologique sur l'image ? comment combattre l'industrie qui contribue à ce façonnage des pensées et sensations ? C'est la principale activité de résistance, peut-être même le combat d'une vie (et l'on vient à se demander : qui d'autre sur le territoire hexagonal possède un si grand attachement à l'optique, qui d'autre est capable de réfléchir durant plus d'un an sur les objectifs et caméras de ses futurs films ? ). Et c'est ce qui l'amena à fabriquer et modifier lui-même ses '' objectifs subjectifs '' : objectif à multiple facettes, lentille de mercure liquide et autres hétéroclismes.


Un rêve solaire amplifie et renouvelle les trajectoires iconographiques du cinéaste, lui donnant de nouveaux horizons en matière de picturalité. Deux choses demeurent ; constance d'un artiste humble et honnête : ses images sont animées par ses objectifs subjectifs, et la partition de Michèle Bokanowski toujours ravive ces feux follets, leurs procurant cette tonalité des songes si caractéristique et reconnaissable. Des choses s'effacent pour laisser place ; curiosité d'un homme : à la différence de L'Ange, tourné en studio, Un rêve solaire est largement constitué de prises de vue réelles. Les acteurs ne sont plus grimés sous des masques. Les acteurs c'est nous, spectateurs d'inconnues représentations, ou encore spectateurs stellaires, foule d'anonymes se détachant sur des ciels de feux et d'eaux, mais surtout l'enfance endormie rêvant lors d'un voyage en train.

Les prises de vues réel étaient déjà présentes lors de Battements solaires, l'un des moyens métrages ayant servi à la création d'Un rêve solaire. Il s'en explique dans un entretien avec Raphaël Bassan et Robert Cahen : «  […] je ne souhaitais plus diriger des acteurs mais plutôt prendre pour base des spectacles existants. Je suis parti de l'idée d'un flot de matière se transformerait en permanence durant le film et que des événements surgiraient dans ce flot continu. Il se trouve qu'une troupe de comédiens, L'Attrape-Théâtre, partageait mon atelier ; cette troupe jouait une pièce contant l'histoire de théâtre d'Eschyle à Koltès. Cela pouvait devenir un bon matériau. J'ai tout filmé, sans évidemment savoir quelles parties se prêteraient à des transformations d'images en lien avec mon projet. C'est un sketch tiré de L'Illusion comique, de Corneille, qui m'a le plus servi ; il s'agit d'un combat grotesque entre deux épéistes, ralenti huit fois et emboîté dans de flot d'images, puis mélangé avec des éléments de feux d'artifice, de mer en mouvement à l'envers : cela donne des personnages '' extraterrestres '' dans un désert de sable. » Retrouver ou non cette scène d'épéiste dans Un rêve solaire n'a pas vraiment d'importance, puisque à l'instar de L'Ange, les matériaux heuristiques qui servent à la création des figures et formes de ses films sont constamment métamorphosés par le hasard et la liberté.
 
Patrick Bokanowski a également recours, lors de séquences non-figuratives, à des procédures de créations de formes originellement plus proches de la peinture ou du dessin. Comme ces passages aux couleurs fuyantes et liquides, ou encore ces figures abstraites dans lesquels l'héritage d'un Dimier se fait sentir.


La nouveauté du matériel numérique utilisé par Patrick Bokanowski n'enlève en rien à la particularité de son œuvre, oscillant entre des constructions très élaborées et un parti pris sur le hasard et l'interprétation. Il y a bien un travail technique et théorique préalable et inhérent au processus de création, cependant une procédure de dé-connaissance doit ensuite être engagée. Pip Chodorov disait que Patrick Bokanowski « dessine et peint régulièrement les yeux fermés. Il s'agit de se laisser guider par la main, le geste, le corps et l'intuition plutôt que par la vision de ce qui est en train de se produire ». Pour le cinéaste, il s'agit de dépasser les appareillages et dispositifs perceptifs afin d'être au plus proche de son imaginaire. Pour nous spectateur, il s'agit de dépasser nos perceptions usuelles et raisonnables du monde, afin de laisser entrer un peu de magie et de fantaisie.






DVD/Blu-Ray en vente ici : 
 Un rêve solaire - http://bit.ly/2GR8EeI
L'ange - http://bit.ly/2DSCDFy

Déjà disponible chez Re:Voir : 
  • Coffret DVD '' Documentaires '', avec deux des uniques documentaires du cinéaste : La part du hasard (1984, 52', 16mm, coul., son) sur Henri Dimier, artiste savant dont Patrick Bokanowski fut l’élève. Ainsi que Le rêve éveillé (2003, 41', vidéo, coul., son) sur Colette Aboulker-Muscat, psychothérapeute installée à Jérusalem enseignant le rêve éveillé depuis 40 ans. Accompagné d'un livret illustré de 34 pages, avec des textes de Pip Chodorov, Anne Buttin, Patrick Bokanowski et Lucy Allwood.
  • Musique originale de L'Ange par Michèle Bokanowski (1982, édité en 2003 par trAce Label).
Pour celles et ceux désirant aller plus loin, un entretien croisé entre Patrick Bokanowski et Robert Cahen (sous l’œil attentif de Raphaël Bassan) est disponible dans Cinéma expérimental ; Abécédaire pour une contre-culture.


1. Raphaël Bassan ; Cinéma expérimental ; Abécédaire pour une contre-culture, Yellow Now, Côté cinéma/Morceaux choisis, pp.57-62, 2014
2. Vincent Ostria ; Cahiers du cinéma, n°478, pp.10-11, avril 1994

Rédaction : François Moreau

15/12/2017

Ne me touche pas ! À propos de Marie pour mémoire, Les Enfants désaccordés et Actua I

« NOUS FAISONS LA RÉVOLUTION
A NOS MOMENTS PERDUS »

Groupe Lettriste, '' La Nuit du Cinéma '', Tract-Affiche, 13 octobre 1952



Quatre films de Philippe Garrel ont été édités par Re:Voir à ce jour : Le Révélateur (1968, édité en 2001), Le Lit de la Vierge (1969, édité en 2006), ainsi que Les Hautes solitudes (1974, édité en 2014). Nous sommes heureux de vous faire part de notre dernière édition et nouveau combo DVD-Blu-Ray, avec deux inédits : Marie pour mémoire (1967, inédit), accompagné des Enfants désaccordés (1964) et Actua I (1968, inédit), projetés en octobre 2017 au Ciné 104 (Pantin) en collaboration avec Côté Court.
Marie pour mémoire est le premier long-métrage de fiction du cinéaste. On y retrouvera la famille Garrel (le fils, le frère et le père), ainsi que Michel Fournier, son chef opérateur sur Le Lit de la Vierge. Il obtient le Grand Prix au Festival du Jeune Cinéma (plus connu sous le nom de Festival d'Hyères) en avril 1968, recevant tant l'affection de Michel Simon que les huées du public. Une seconde projection a lieu le 5 avril 1969 à la Cinémathèque Française, avant sa sortie nationale le 3 mars 1972. Après ça, c'est la disparition du film des écrans, il ne sera projeté à nouveau qu'à l'Anthology Film Archives, de juillet à décembre 2000. S'enchaîne alors des programmations au Facets Multi-Media (Chicago, octobre 2000), à l'Harvard Film Archive (Cambridge, de mai à juin 2001). Il sera également projeté dans le cadre de l'historique rétrospective « Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d'avant-garde et expérimental en France » (Cinémathèque Française, 2001, programmée par Nicole Brenez et Christian Lebrat), ainsi que dans le cycle du Centre Pompidou « Les années pop : cinéma et culture pop » (juin 2001).
Les Enfants désaccordés est le premier court-métrage du cinéaste, réalisé à 16 ans et en 3 jours avec les chutes de pellicules d'un sketch de Claude Berri (Baisers de 16 ans, segment du film à sketches Les Baisers), sur lequel il était stagiaire. Mais c'est avec Actua I que votre soif d'objet filmique rare sera la plus étanchée. Il s'agit d'un film d'actualité révolutionnaire – subventionné par Jean-Luc Godard – sur le mois des barricades de 68. Il fut recherché durant 47 ans, pour être finalement retrouvé dans les archives films de JLG.
Bien que ces trois films soient très différents, ils semblent mystérieusement cousus avec les mêmes fils. Ce n'est sûrement pas insignifiant que la rétrospective de Séoul (Philippe Garrel – A Dazzling Despair ; 25 novembre 2015 – 28 février 2016, MMCA Film and Video – Open Cinema, Corée du Sud) se soit ouverte sur Actua I et conclue avec Les Enfants désaccordés et Marie pour mémoire... Tentons de défaire ensemble cette couture invisible.

Marie pour mémoire

Les Enfants désaccordés est loin d'être un court-métrage anecdotique, ou encore mineur, dans sa filmographie. Comme le pointe très justement Nanako Tsukidate 1, les thématiques abordées par ce court, ainsi que les mécanismes inconscients amenant aux choix de ces thèmes, se retrouvent dans L'Enfant secret (1982), mais également dans Les Amants réguliers (2005). Un motif alors apparaît, c'est celui du suicide. Celui traversant une génération (les révolté·e·s et autres dandys de 68) et ces individus, singularités qui s'éparpillèrent au fil des années. Ce motif, c'est celui d'un suicide de rêveurs et rêveuses, qui se perdent dans les rêves. On se rend compte que cela s'applique tout autant au Marie pour mémoire. Loin du cliché que l'on pourrait immédiatement avoir d'un cinéma dit underground, les films de Philippe Garrel étaient le reflet, disons le miroir, d'une génération. Avant Nico, il y a eu Zouzou : « Chaque génération a sa fille mascotte et au début des années soixante c'était Zouzou » 2. Ce qui se passait à l'écran, c'était également ce qui se passait dans la vie intérieure de nombreux cinéphiles. On peut alors lire le Manifeste pour un cinéma violent 3, et se rendre compte de la déjà grande maturité d'esprit de Philippe Garrel.

« Le spectateur est assimilé de gré ou de force par l'auteur qui le conduit dans un rêve éveillé dépassant les traumatismes individuels biographiques pour cerner sa condition. L'identification cessent en même temps que cesse la projection, le spectateur sortant du mirage se voit obligé de se redéfinir. S'ensuivront, ou non, des modifications de comportement comme à la sortie du rêve. Ce qui nous rappelle que la pensée est axiale, contagieuse et évolutive. Selon cet idéal, le cinéma constitue un nouveau mode de communication par viol de la personnalité, - la plus développée des communications à sens unique. Ainsi soit dit. ».

Les énergies de vie et de mort dépassent les frontières poreuses des diégétismes.


Une des logiques éditoriales est de publier des œuvres ayant un thème, un style, une époque : en un mot une essence commune. Il n'en est rien ici, du moins pas tout à fait. Bien que les trois films soient de la même période – celle de l'adolescence des années 68 – ils n'ont strictement rien à voir dans leurs orientations, '' axiologies '' dirait le Garrel post-adolescent. Marie pour mémoire est un des films au plus loin de la vie intime du cinéaste, préférant le théâtre de la folie au geste autobiographique. Les Enfants désaccordés est directement et inconsciemment inspiré par les disputes familiales et la figure paternelle. Enfin, Actua I est un de ces films véritablement militant, d'une jeunesse révoltée, à l'instar de La Révolution n'est qu'un début : continuons le combat de Pierre Clémenti, ou des Cinétracts de JLG.
Une effervescence que l'on retrouvera durant les Nuits Debout et autres fièvres émeutières, avec par exemple les ciné-tracts de Paris 8-Vincennes, Schismes de Yann Beauvais (2014), On ne sait jamais ce qu'on filme de Matthieu Bareyre et Thibaut Dufait (2016). Ou encore le plus ancien Outrage et Rébellion (2009), commandité par Nicole Brenez et Nathalie Hubert, film collectif dans lequel Philippe Garrel signa La séquence Armand Gatti.
Marie pour mémoire, à la différence de ces derniers (analyse foucaldienne des images de la répression, individualité collective dépassées par des temporalités d'exclusions et de répressions, reprises nostalgiques d'une forme militante historicisée), et bien que l'incroyable séquence finale, celle d'une répétition par la négative d'un discours, puisse amener à penser le contraire, Marie pour mémoire est le lieu d'une construction. Reste à ressentir le mouvement des âmes qu'il propose.

Au delà de la réflexion, ces films, et avec eux, main-tenant, un bout de cinéma, contiennent une énergie expressive et pathétique proche et pourtant lointaine. Alors, la faute à qui ? À l'histoire officielle du cinéma ? Aux mots ?... Words words words, parfois il ne reste qu'eux. Il ne reste qu'eux face à l'assourdissement des grenades '' de désencerclement '', que ces slogans hurlés et ces graffitis dont la noirceur réapparaîtra toujours après la blancheur des lacrymogènes. Des mots, aussi variés que les composantes singulières du débordement (et de ses manifestations), entre ironie cynique et rage vengeresse. Des mots, ceux qui concluent Actua I : « La respiration se passe désormais de visa de censure ».
Des mots pour oublier, avec Raphaël et Christiane, les désaccordés. Ceux qu'ils récitent, ceux qu'il écoute au lieu de l'écouter elle, ceux qui parlent d'eux : enfants perdus de la société. Des mots pour des oubliés, qui découvrent les chutes du temps, tel le Garrel monteur : le temps et son inertie, ses temporalités différantes, sa coupe brutale. La finitude et l'extinction. L'inquiétude des pertes à venir. Un film tout sauf infantile.

Les Enfants désaccordés


Des mots pour se confondre. « Marie, c'est aussi possiblement Marie de Magdala, confusion onomastique qui ne pouvait que plaire à un cinéaste travaillé par la révélation des êtres et la présence des corps, et qui trouva dans les topos christologiques autre chose qu'un simple répertoire iconographique, une réserve inépuisable, de formules (in)visibles et (in)dicibles où corps souffrant et parole pathique échangent leur substance. » 4. C'est-à-dire une figurabilité de la difficulté souffrante à habiter le monde. Car Marie pour mémoire, c'est l'image d'une jeunesse qui rêve tandis que le monde s'écroule autour. Mais, à la différence des maoïstes et autres révolutionnaires de mai 68, ce n'est pas une jeunesse qui rêve d'utopie, d'un futur meilleur et politiquement/idéologiquement plus accordé avec les lectures et opinions de cette dite et autoproclamée jeunesse. Non, elle rêve de son passé, de ce qui est déjà perdu, dans une attitude mélancolique rare pour un si jeune âge, puisque maîtrisée avec l'élégance et la sagesse de ceux qui ont assez vécu pour oublier.

Assez oublié pour revivre d'enfance, l'enfance s'enfante incessamment

Actua I



Anathèmes sous forme de renvoi

  • Noli me tangere, Fra Angelico (1440-1441)
Quand l'impudence rencontre l'iconographie christique. Celle de l'incarnation retrouvée, d'une présente apparition au monde. En (un) geste, les vies se défont en refonte : attraction et répulsion, étance dans le vide entre et dans les corps. Mon enfant ! Mon enfant ! Mon enfant ! … cri Marie de son '' impossible maternité '' 5. Refus d'une trop directe communication, lorsque Gabriel/Jésus-bis/Philippe chasse de l'église en ruine le filmeur-voyeur de la magnifique scène muette et dansée.


Jonas Mekas déchire sans raison ce qui ce révèle être les chéquiers de son entreprise. '' Pourquoi vous les avez déchirés ? '', demande Gideon (la conversation débute en allemand). Jonas, ne pouvant plus contenir le sérieux et la gravité de son précédent geste, laisse échapper un sourire du coin des lèvres et frétille sur sa chaise en se frottant les genoux, comme ces enfants qui viennent de commettre une bêtise, mais avec la fierté et le désir de ne pas se justifier. '' Je proteste '' / '' Protester contre quoi ? '' / '' Je proteste contre les protestations... Je ne proteste pas ''. Il assène à nouveau cette sentence, en français, puis en anglais. '' Je ne proteste jamais. Le cinéma underground ne proteste pas. Le cinéma underground crée quelque chose de nouveau. Construis, nous construisons […] Nous ne détruisons pas. Nous construisons... la vie... l'humanité... un peu ''.





DVD/Blu-ray en vente ici 



1. Nanako Tsukidate ; '' Expressions primitives : Notes sur l’œuvre de jeunesse de Philippe Garrel '', in. livret de l'édition DVD/Blu-ray Marie pour mémoire.
2Entretien de Sally Shafto avec Gérard Fromanger Zanzibar - Les films Zanzibar et les dandys de mai 1968, Paris, 15 sept. 1999, p.167.
3. Philippe Garrel ; '' Quatre manifestes pour un cinéma violent '' (1968), in. Zanzibar - Les films Zanzibar et les dandys de mai 1968, Sally Shafto, Paris, 15 sept. 1999, p.67-69.
4. Emeric de Lastens ; '' Cinéaste à (pas même) 20 ans '', in. livret de l'édition DVD/BLu-ray Marie pour mémoire.
5. Emeric de Lastens, idem4.




Rédaction : François Moreau