20/12/2016

PAUL SHARITS vu par François Miron

"Un autre jour de ce désordre" Paul Sharits




Ce qui fait l’importance du documentaire de François Miron sur le réalisateur de  Razor Blades  est peut être qu’il n’essaye pas d’expliquer ce qui pourrait s’entendre comme un mystère Sharits ou encore de figurer une légende, mais de nous le rendre proche : et c’est là une entreprise bien différente. 
L’approche de Miron est une approche à la fois analytique et sensible, qui se laisse guider par l’oeuvre et la vie tourmentée du cinéaste tout en assurant une pertinente analyse -solidement documentée- de son travail  ; la structure même du film imbrique avec subtilité une matière documentaire variée composée aussi bien d’extraits d’entretiens de Paul Sharits - qui donnent à entendre le rythme particulier et envoutant de son phrasé (l’émouvante interview avec l'artiste Steina Vasulka dans laquelle Sharits apparaît très affecté « I feel constantly kind of totally confused » dit-il le regard vague) - d’extraits de films parmi ses plus connus comme T,O,U,C,H,I,N,G  mais également de vidéos de ses installations et de ses peintures, ainsi que des interviews toujours justes de proches ou d’autres cinéastes telles que les interventions joyeuses de son contemporain, le cinéaste et musicien Tony Conrad. Le portrait du cinéaste s'esquisse par touches successives, à travers des petites histoires souvent plus révélatrices qu'anecdotiques, sa fascination pour les couleurs se manifeste par exemple lorsque son amie Steina se remémore l'émerveillement de Sharits en découvrant son carnet de notes dans lequel l'encre colorée avait été dissolue par la rosée matinale, et de certaines photographies rares et troublantes du cinéaste. 


Le film inscrit également des passages de la correspondance entre Paul Sharits et son mentor Stan Brakhage, qui ponctuent la progression du documentaire et révèlent le regard porté par Sharits sur l'évolution de son travail et de sa vision du cinéma au sens le plus large. 

François Miron rend ici hommage à une oeuvre incroyablement singulière qui émerge au croisement du pop art et du minimalisme, et par laquelle l’expérimentation devient un acte intime et viscéral. Le caractère biographique de ses films, même les plus abstraits, y est affirmé, dans un entretien Sharits confie filmer du grain de pellicule comme une photographie de son fils. Et le biographique chez Sharits n'est jamais loin du poétique, ce que Miron nous permet de comprendre en nous donnant à entendre un sublime extrait radiophonique où Sharits reconnaît s'identifier de plus en plus à un lac de montagne. 

On y apprend aussi énormément sur le processus créatif de Sharits par l’intermédiaire d’entretiens que Miron réalise avec ceux qui l’ont accompagné dans certains de ses projets, ainsi de l’extrait passionnant sur le procédé de réalisation de 3rd Degree qui détaille les multiples dégâts que Sharits a fait subir à la pellicule pour obtenir un résultat de film brûlé aussi saisissant. 
Tony Conrad dans le film de François Miron

PAUL SHARITS de François Miron est disponible sur le site de Re-voir.


PAUL SHARITS - a documentary film by François Miron from Re:Voir Video on Vimeo.

28/11/2016

Sandy Ding, Psychoecho

« C’est comme regarder le lac pour toujours » 


Prisms
Dans l’entretien réalisé par Anna Charrière et disponible avec le DVD de Psychoecho, Ding ne cesse de se référer à la magie, comparant le processus filmique à de la sorcellerie, et ses films à des initiations.  C’est peut être pourquoi il est si difficile de parler des films de Sandy Ding tant ils semblent se placer sur un territoire parallèle et hors de prise.
Dans La sorcière Jules Michelet écrit à propos des anciens dieux païens tombés en désuétude à l’époque chrétienne : « Ces esprits qui ne paraissent plus que de nuit, exilés du jour, le regrettent et sont avides de lumière » : les films de Ding sont peut-être le refuge de ces esprits dont parle l’historien, tout comme le cinéaste s’est lui-même exilé du jour dans la chambre noire pour développer ses films. Chacun des plans des cinq films de Psychoecho témoigne de cette tension entre ombre et lumière, que ce soit les lueurs du soleil qui filtrent à travers les arbres au début de Mancoon, les diffractions lumineuses de Prism,  les étranges linéaments fluorescents qui strient la surface du lac dans Water Spell et même l’utilisation du flicker dans Dream Enclosure,  l’ombre est tant avide de lumière qu’elle manquerait presque de l’avaler.  
Mancoon
Si les films de Ding ont trait à la sorcellerie, c’est aussi dans leur rapport au spectateur. De la sensualité que dégagent certaines images naît une soumission. C’est que les films plongent celui qui les regarde dans un nouvel état d’intensité, comme si c’était en persévérant à les regarder que les images se révélaient pour de bon, à l’exemple de la première séquence de Dream enclosure qui ne laisse pas immédiatement apparaître le lézard dans l’amas de feuilles mortes et de pierres. « C’est comme regarder le lac pour toujours » explique Sandy Ding dans son entretien : Ding traite de la durée comme il travaille la lumière, par diffractions et trouées. Tout s’accorde, de la bande son (sublimes expérimentations noise auxquelles participe lui-même Sandy Ding) au montage, à altérer le rythme corporel du spectateur, à créer des interstices mentaux par où les esprits qui peuplent ses films peuvent se glisser pour nous habiter.

Waterspell
Sandy  Ding, Psychoecho  

"It is like looking at the lake forever."


In his interview with Anna Charrière featured in the booklet accompanying the DVD Psychoecho, Sandy Ding makes repeated references to magic, often comparing the filmic process to witchcraft and his own films to initiation rituals. This may be why it is so difficult to speak about Sandy Ding’s films.  They seem to be located on a parallel territory, outside the control of the rules governing this world. 
The Radio Wave Beneath the Dirt Ice and Flowers

In his book La sorciere: The Witch of the Middle Ages, Jules Michelet writes about the ancient pagan gods that were much forgotten during the Christian era: ”Those spirits who only appear at night, exiled from the day, regret it and are longing for light.”  Ding’s films can be seen as a refuge for these spirits and bear witness to the filmmaker’s own process of exiling himself from daylight in the darkroom where he has spent so many hours developing his films. Each shot of the five films composing Psychoecho reveal this very tension between light and shadow, whether it is in the flashes filtering through the forest in Mancoon, the diffractions of light in Prism, the mysterious green lines rippling over the surface of the lake in Waterspell, or even the flicker effects Ding makes of use of throughout Dream enclosure. The shadows are so eager to encounter the light that they seem to want to swallow it.

Dream Enclosure
The witchcraft of Sandy Ding’s films is also evident in the way they affect the viewer.  The sensuality conveyed in the images at times engenders a feeling of submission.  Indeed, the films put the viewer under a spell, as if the mystery the shots propose will only fully reveal itself if the viewer can keep their eyes fixed unblinkingly on the screen. Just like in the first sequence of Dream Enclosure, when the lizard does not appear immediately among the cluster of dead leaves and pebbles.  “It is like looking at a lake forever,” explains Sandy Ding in his interview.

Ding deals with time as he does with light, creating leaks and diffractions. From his sound accompanying his films (sublimely-conceived noise experimentations) to the editing techniques used, everything in Sandy Ding’s work is made to distort the viewer’s natural body rhythms in order to create mental interstices whereby those spirits that inhabit his films can slip in and possess us. 
Sandy Ding est un cinéaste expérimental qui vit et travaille à Beijing. Diplômé de la CalArts Films School, il enseigne à l'Académie des beaux-arts de Chine depuis 2008. Il a produits plusieurs films psychoactifs avec l'idée d'introduire un processus rituel dans la projection et le son. Il s'intéresse également aux performances live, aux installations et à la musique bruitiste comme moyens d'élargir la notion de film expérimental.

Sandy Ding is an experimental filmmaker who lives and works in Beijing China.  He graduated from CalArts Film School and started teaching in China Central Academy of Fine Arts since 2008. He produced several psycho-active films with the idea of combining ritual process in projection and sound. he is equally interested in live performances, installations and live noise music to extend the idea of experimental film. 

28/10/2016

Boris Lehman : Mes sept lieux / Histoire de ma vie racontée par mes photographies

…Continuation de la tendresse
Boris Lehman posant avec une statue de lui
réalisé par un ami dans Mes sept lieux 
Mes sept lieux (2015) et Histoire de ma vie racontée par mes photographies (2016) tournés respectivement entre 1999 et 2010 pour l’un et 1994 et 2002 pour le second sont la continuation d’un geste auto-ciné-biographique commencé en 1983 avec Babel, Lettre à mes amis restés en Belgique.
déménagement de la table de montage dans Mes sept lieux
Là encore et comme toujours au centre des deux films le corps et la voix du cinéaste, et pourtant il s’agit à chaque fois de films tournés vers les autres, qui se déploient toujours et cherchent à s’étendre, à atteindre l’autre où il se trouve.  Boris Lehman n’aime pas les murs, ses films ne se laissent jamais enfermer dans la case trop commode d’un cinéma narcissique, et c’est d’ailleurs une expulsion qui inaugure Mes sept lieux et engendre l’errance de Boris dans les quelques 320 minutes et 10 bobines du film. Mais cette errance n’est pas vraiment solitaire, c’est bien plus une occasion de rendre visite ici et là,  dans la ville et à la campagne, à des amis tantôt présents tantôt absents. On pourrait ainsi dire que Mes Sept lieux dessine une cartographie de l’amitié à travers le vagabondage de Boris ; c’est comme cela qu’on peut réussir à faire de la ville (Bruxelles « incarnation du désespoir » dit une amie de Boris dans Histoire de ma vie… )  un territoire ami.  Filmer sa vie, c’est évidemment pour Boris Lehman une manière de faire rempart à la solitude et de pouvoir dire, comme dans la bobine 4 le jour de son 60ème anniversaire « Enfin je ne suis plus seul ».

Boris au milieu de ses amies dans Mes sept lieux
Dans Histoire de ma vie racontée par mes photographies, Boris commence par les photographies de ses amis pour en arriver aux siennes, c’est la trajectoire qu’il emprunte pour se connaître mais c’est aussi une attention portée aux autres que de conserver leurs souvenirs. Et cela sans le surplus de nostalgie qui rendrait l’expérience douloureuse,  c’est pourquoi dans le film Lehman donne la priorité aux visages et à l’émotion qui s’y dévoile plutôt qu’aux photos elles-mêmes. Là encore : célébration de l’amitié, des moments vécus ensemble.  Tel le colporteur de Jérôme Bosch, Boris arpente Bruxelles avec ses bobines et ses albums photos sur le dos (ne dit-il pas lui-même être devenu bossu à force de porter toutes ces bobines) et se rend chez ses amis pour leur donner à voir ces moments passés, « cette histoire de nous » en partage. Un extrait cité dans le livre édité par Yellow Now et compris dans le coffret DVD (disponible ici) en dit long sur cette histoire commune que Boris Lehman cherche à inventer dans Histoire de ma vie racontée par mes photographies : «  Peu de vedettes dans mes photos. Gloire aux anonymes, aux amis de l’ombre, ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Les photos disent le temps et l’âge, l’histoire des couples qui se font et se défont. Répétitions, leitmotivs, lieux communs. Souvenirs. »
Histoire de ma vie racontée
par mes photographies

…A continuation of tenderness
Mes sept lieux (2015) and Histoire de ma vie racontée par mes photographies (2016) shot between 1999-2010 and 1994-2002 respectively, are the continuation of an auto-cine-biographic gesture started in 1983 with Babel, Lettre à mes amis restés en Belgique.

Once again, Boris Lehman’s body and voice stand at the center of these two films, however these elements are turned outwards to engage others, unfolding, extending and trying to reach the viewer wherever they are.  Lehman dislikes the confinement of walls around him, his films cannot be locked under the all-too convenient label of “narcissistic cinema.”  Indeed, it is a forced eviction from a living space that opens Mes sept lieux and begins the 320 minutes of his wanderings, all captured on 10 reels of film.  It is not really a lonesome wandering, but rather an unexpected occasion to visit friends here and there; in the city, in the countryside, at his friend’s homes sometimes when they are there and sometimes when they are not. One could say that Mes sept lieux draws a map of friendship through Boris’ vagaries, and it is the only way he can turn the city of Brussels (described as the “embodiment of despair” by a friend of Boris in Histoire de ma vie…) into friendly territory. Filming his life is the way Boris Lehman struggles against loneliness and leaves him finally able to say : “At least, I’m not alone anymore,” in reel 4 during his 60th birthday party.
Boris in L'imaginaire at Bruxelles, Mes sept lieux 
Histoire de ma vie racontée par mes photographies 
 In Histoire de ma vie racontée par mes photographies, Boris begins by sharing with us photographs of his friends and ends up with him showing us a picture of himself.  We follow the trajectory he takes in not only getting to know himself better, but in collecting the memories by paying special attention to others, without an excess of nostalgia that would spoil the experience.   This may be why Boris prefers to film faces and emotions and put them on-screen rather than simply shooting the photographs themselves. Again, he prefers to celebrate friendship and happy times together. Like the streetpeddler painted by Jerome Bosch,  Boris walks the streets of Brussels with his film reels and heavy photo albums on his back (didn’t he himself say that he’d end up hunchbacked from having to lug his films around all the time?) and shows up at his friend’s homes so he can show them the images from their past and share the “story of us.” An excerpt from the book edited by Editions Yellow Now, which is included in the DVD boxset (available here) says a lot on this common history that Boris Lehman created in Histoire de ma vie racontée par mes photographies : “ Not many celebrities in my photos. Glory to the anonymous, to friends in the shadows, always the same people returning every time; Photos can tell the time and age, the story of couples forming and then breaking up. Repetitions, leitmotivs, common places. Memories.”



Histoire de ma vie racontée par mes photographies




Histoire de ma vie racontée par mes photographies - Boris Lehman (trailer) from RE:VOIR on Vimeo.